L’Intervallo représente doublement un nouveau champ pour Leonardo Di Costanzo : s’essayer à la fiction et être seul à la réalisation (il a jusqu’ici travaillé avec Bruno Oliveiro, citons Odessa ou Un cas d’école). Avec le mauvais esprit qui caractérise celui qui écrit ces lignes, notons qu’il valait mieux cette année se lancer dans la fiction pour espérer une sélection à la Mostra, en compétition officielle comme à Orizzonti (cf. notre édito). Mais cela a peu d’importance dans la mesure où L’Intervallo représente un des films les plus aboutis de cette édition morose – et autant dire que le film de Leonardo Di Costanzo aurait mille fois plus sa place en compétition officielle que l’ineptie de Daniele Ciprì (È Stato il Figlio) ; la 69e Mostra n’est décidément pas celle de l’audace, loin de là.

Dès le petit matin, dans la périphérie de Naples, le soleil promet d’être de plomb. Un père et son fils préparent leur bar ambulant avec une sorte de ritualisme quotidien. Mais ce dernier va vriller. Salvatore, le fils, garçon timide et replet, est arraché manu militari à son travail pour veiller sur Veronica, prise en otage par le cador du quartier. Une grande demeure décrépie va servir de théâtre à cette cohabitation forcée. Dès les premiers instants du film, il ressort du filmage un indéniable sens du réel, une qualité de relation et d’écoute vis-à-vis des corps et des personnages, une manière sensuelle de les considérer, dans laquelle on perçoit un plaisir et un désir de filmer. En guise de comparaison, on pense au couple Cozzi-Frimmel (La Pivellina) dans cette tension du filmage, indéniablement liée à un “regard documentaire” – Leonardo Di Costanzo est notamment membre des ateliers Varan.

Mais L’Intervallo ne reste pas attaché à sa tonalité vériste, au contraire, il glisse, via le lieu et la relation entre Salvatore et Veronica, vers un décollement poétique très convaincant. Ce palais en ruine semble se déployer et se déplier comme une instance organique et transformiste. On a clairement à l’esprit la structure du conte – la princesse emprisonnée –, mais aussi une variation du wonderland d’Alice – le film contient une multitude de paliers, auxquels on accède par des passages plus ou moins aisés. Lors de cette étrange journée initiatique va se construire un lien Veronica-Salvatore, sous l'influence d'un génie du lieu – la jeune fille croient aux fantômes –, ainsi qu’une mémoire à l'oeuvre ; le tout rendu avec une image sensible et vibrante. Le point d’aboutissement de ce cheminement est superbe, il s’agit du partage d’un regard et d'une rage, entre eux, et avec nous, résidant en quelques vues documentaires sur la ville, qui résonnent comme des tableaux du XVIe siècle représentant des scènes de genre. Le titre peut s’entendre de bien des façons, l’intervalle comme agencement entre deux corps et personnages, entre le réel et l’imaginaire, mais aussi la parenthèse. L’Intervallo est bien un « film de mafia », mais se tenant au plus loin de l’entomologiste surplombant qu'est Matteo Garrone dans Gomorra. La Camorra refait son apparition in fine, assujettissant à nouveau ces deux êtres qui ont vécu, le temps d’une journée, une sorte de digression magique et enchanteresse, n’ayant, durant ce temps, appartenu qu’à eux-mêmes.