Après mai, le déluge.

On connaissait l’intérêt de Robert Redford acteur (Les Hommes du président de Pakula), cinéaste (The Conspirator, son dernier film passé presque inaperçu l’an dernier) et producteur (Carnets de voyage, version romantique de le jeunesse du Che par Walter Salles) pour les intrigues politiques et les grandes figures d’opposants. Il était donc légitime qu’il trouve un sujet digne d’intérêt dans le cas des Weathermen, ce groupe radical d’extrême-gauche proche des Black Panthers qui passa à la clandestinité à la fin des années 1960 pour lutter contre la politique gouvernementale au Vietnam et dans les ghettos noirs américains. The Company You Keep reste pourtant bien en deçà de l’épopée militante dont on aurait cru (ou voulu croire) Redford capable, et retrouve une autre constante de sa filmographie (depuis Ordinary People jusqu’à L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux en passant par Et au milieu coule une rivière), à savoir que la seule compagnie qui vaille, est celle de la famille, ce premier cercle et noyau sacré de l’Amérique, cette indélébile origine.

Aussi, les amitiés militantes du passé s’offrent-elles dès les premiers plans comme de vieux souvenirs désincarnés, montage grossier d’archives télévisées relatant dans les grandes lignes les actes terroristes d’un groupuscule armé qui tient plus de la bande à Manson que de l’organisation politique. Ces images d’un temps révolu laissent bientôt place aux photographies rayonnantes d’un foyer heureux, celui de Jim Grant (Redford), avocat veuf et père dévoué à sa petite fille de dix ans, Isabel (on ne fera pas à Redford l’injure de le confondre un instant avec le grand-père de la fillette). En opposant ces deux régimes d’images, l’archive médiatique et la photographie de famille, le film s’inscrit délibérément dans le registre du drame familial. Et de fait, The Company You Keep n’est pas un morceau d’histoire politique de l’Amérique, tout juste prend-il pied dans le décor d’un militantisme nostalgique de vieux héros fatigués, inspirés d’un roman de Neil Gordon et scénarisé par Lem Dobbs, (également scénariste du dernier Soderbergh, Haywire). La clique des anciens combattants est formée de Julie Christie, Susan Sarandon et Nick Nolte – vétérans eux aussi d’une autre époque du cinéma. Rangés de la guérilla urbaine, tous vivent des existences confortables dans des banlieues américaines anonymes, à l’abri de fausses identités, jusqu’au jour où Sharon Solarz (Susan Sarandon), desperate housewife à la conscience lourde depuis bientôt trente ans de la mort d’un vigile au cours d’un braquage de banque, se livre sans crier gare au FBI.

Ce revirement inattendu éveille la curiosité de l’ambitieux et peu scrupuleux Ben Shepard (Shia LaBeouf), qui ne tarde pas à établir un lien entre l’ancienne militante et l’avocat qui refuse de prendre sa défense, Jim Grant (Robert Redford). Le perspicace journaliste perce bientôt à jour cet homme au-dessus de tout soupçon et le livre en pâture à l’opinion publique en révélant sa véritable identité, celle d’un terroriste recherché, ancien complice de Sharon Solarz, Nick Sloan. Forcé à la clandestinité, Sloan confie sa fille à son frère (Chris Cooper) et part en cavale à travers les États-Unis. Au coude-à-coude avec les fédéraux, Shepard se lance dans une enquête sur le passé de cet homme en fuite, avec la conviction que celui-ci cherche à prouver son innocence plutôt qu’a échapper à la justice. Le montage efficace de Mark Day servi par la bande-son signée Cliff Martinez et une énergie toute à l’honneur du sémillant Redford feraient le reste s’il n’y avait pas un malentendu persistant derrière cette belle intrigue. En fait de cavale, la course de Sloan/Redford vers un passé qu’il a tenté d’effacer des années durant est un effort désespéré pour blanchir son nom dans un passé militant qu’il considère comme une erreur de jeunesse. Alors qu’Annie et Arthur Pope (Christine Lahti et Judd Hirsch) tentaient en vain de concilier une vie de famille et de cavale en accord avec des engagements politiques qu’ils ne reniaient pas dans Running on Empty de Lumet, Sloan/Redford explique à son ancienne compagne Mimi Lurie (Julie Christie) que la plus grande erreur de sa vie a été de sacrifier son rôle de père au profit d’un idéal politique. En dépit d’une belle profession de foi de Solarz/Sarandon au début du film, la lutte politique du Weather Underground apparaît ultimement comme le fait d’une jeunesse irresponsable, en proie à la colère dans une époque trouble mais heureusement révolue. Shia LaBoeuf reprend le rôle de journaliste arriviste qui était celui de Redford dans Les Hommes du président et fait son éducation en même temps que son mea culpa en reconnaissant un homme honnête et vertueux derrière la figure du terroriste qu’il a d’abord vue en Sloan. Toute cette bonne conscience ne rend hommage ni à un récit qui tient de la saga familiale et s’embourbe dans des révélations presque grotesques, ni aux Weathermen qui, Sam Green et Bill Siegel l’ont bien montré dans le documentaire qu’ils leur ont consacré en 2002 (The Weather Underground), étaient bien autre chose que des jeunes délinquants inconscients de leurs actes.